« Le mouvement féministe n’est pas plus déchiré que les mouvements politiques »

J’ai interviewé Marie-Noëlle Bas, présidente du mouvement féministe des Chiennes de Garde. Elle s’exprime sur les avancées du féminisme à l’heure de #MeToo.

Êtes-vous favorable au développement du féminisme sur les réseaux sociaux ?

Bien sûr, bien sûr ! J’ai participé à un débat là-dessus par rapport au Féminisme 2.0 qui est très important car je pense réellement que ça a fait baisser la tolérance des femmes et d’un certain nombre d’hommes sur les inégalités donc ça a permis d’avancer beaucoup plus vite. Néanmoins, le problème que ça pose c’est que l’engagement baisse et toutes les associations que je connais connaissent une baisse de leurs membres puisque les femmes et les hommes qui cliquent sur les réseaux sociaux considèrent qu’ils militent.

Pour les réseaux sociaux, c’est plutôt chouette. Néanmoins, Caroline de Haas s’est retirée tellement elle a été insultée. Mais l’accessibilité, par exemple, à la pornographie qui est quand même essentiellement une domination masculine n’aide pas les jeunes filles et jeunes femmes qui portent des décolletés ou des mini-jupes alors qu’elles ont tout à fait le droit de le faire.

Comment avez-vous réagi au #MeToo ?

 

D’une part ça a été un choc au sens strict parce qu’il a eu une ampleur incroyable, immédiate et que ça a permis que cette onde de choc fasse réagir des féministes en France, en Grande Bretagne et en Suède me semble-t-il. Donc il y a eu un sentiment de soulagement en disant « ça y est, enfin, ça recommence », de façon là mondiale. Ce qu’on avait vécu au moment de l’affaire Strauss-Kahn en France, commençait cette fois par les États-Unis et s’est répandue mondialement.

Que pensez-vous deceux qui jugent #balancetonporc trop violent ?

C’est évident, ça fait partie de la action à l’œuvre quand le féminisme ou quand d’autres convictions politiquesavancent – parce que le féminisme c’est politique. Il y a une réaction de gens plutôt hommes pour le féminisme mais femmes aussi qui ne veulent surtout pas lâcher ce qu’ils connaissent, ne veulent pas de l’évolution, ne veulent pas de l’égalité. La preuve c’est qu’il y a tout un tas de mouvements qui considèrent que les femmes et les hommes sont complémentaires et pas égaux ce qui amène aux inégalités. Ça fait partie de la réaction, ça ne m’étonne pas du tout et puis quand on pense qu’ils objectent ou elles objectent le fait que #balancetonporc c’était une phrase violente, qu’est-ce que c’est que la violence de cette phrase face aux violences que les femmes subissent en étant harcelées sans arrêt – voire violées, battues, etc. ?

Qu’avez-vous répondu à la tribune publiée dans Le Monde défendant la « liberté d’importuner » ?

Nous avons signé celle de Caroline de Haas qui lui a répondu et était absolument formidable, un modèle du genre. Elle répondait point par point, elle était très argumentée, très intelligente et face à ça on ne pouvait qu’approuver. Les femmes ne sont pas plus antagonistes les unes envers les autres que les hommes entre eux. C’est une idée qui a été beaucoup poussée par la société patriarcale, que les femmes ne s’entendaient pas entre elles, que le mouvement féministe était déchiré. Il y a des femmes et ce n’est pas parce que ce sont des femmes que c’est pire, qui ont écrit un truc que je juge assez pathétique parce que ce n’est pas du tout le sujet. Les féministes n’ont pas décidé que le harcèlement et la séduction c’était la même chose et que la séduction devait disparaitre, jamais ! Ça n’a pas de sens de ne pas comprendre qu’être harcelée dans le métro, se faire siffler dans la rue, se faire harceler comme il a été prouvé moultes fois qu’on se fait harceler, n’a rien à voir avec la séduction. La plupart des féministes ne sont pas des lesbiennes, ne sont pas des femmes qui n’aiment pas les hommes. Alors bien sûr, heureusement, comme partout il y a des lesbiennes, il y a des femmes célibataires mais la plupart ont des maris, des compagnons, des enfants… Résumer le féminisme à une attitude anti-hommes est une aberration parce que c’est vraiment passer à côté de ce qui se dit.

Le féminisme mainstream, Beyoncé et les tshirts « Girl Power » sont-ils efficaces dans la lutte pour l’égalité ?

Toutes, sans exception, les démarches pour l’égalité sont bonnes à prendre. Je ne rejoins pas forcément Beyoncé, parce que son « Girl Power » n’est pas la façon que j’ai de militer. Mais, je ne milite pas non plus comme les fémens – et je ne l’aurais même pas fait à trente ans. Mais je trouve que, les fémens c’est important. Donc en fait, Beyoncétouche un certain type de filles et de femmes ; les fémenstouchent un certain type de filles et de femmes ; nous on touche un certain type de filles et de femmes. Ce qui est important c’est qu’on tire tous vers l’égalité. Toutes les associations amènent l’égalité, enfin les associations ou les peoples puisque Beyoncé n’a pas d’association, mais travail d’une certaine façon pour l’égalité entre les sexes.  

En quoi le féminisme a-t-il changé depuis la création des Chiennes de Garde ?

Il a évolué avec les réseaux sociaux. Et puis nous on travaille depuis presque 20 ans comme on a toujours milité,c’est-à-dire que l’on fait du plaidoyer auprès des institutions, on envoie des communiqués à la presse. Justement, ça a pris plus de poids avec les réseaux sociaux, notre plaidoyer auprès des institutions est plus entendu et la presse écoute beaucoup plus les féministes. Mais il y a toujours des réactions, là par exemple, on parle beaucoup des féministes. Néanmoins, j’ai envoyé une lettre ouverte à Mediapart qui après quinze jours n’est toujours pas passée. Il y a eu un problème, Dominique Besnehard a dit qu’il aimerait gifler Caroline de Haas et Elkabbach a dit « ah oui, vous n’êtes pas le seul à vouloir la gifler », nous on estime que c’est violent, qu’un journaliste ne devrait pas dire ça. Donc nous avons envoyé une lettre ouverte qui n’est toujours pas passée. Donc on est entendu dans la mesure où on veut bien nous entendre.

Les mouvements féministes et mouvements LGBTI vont-ils dans le même sens ?

Oui pour un certain nombre de cas. La plupart de mes copines lesbiennes ont créé des mouvements lesbiens parce que dans les mouvements gays elles étaient écrasées par les hommes. Dans le mouvement LGBT, il y a toujours une domination masculine, qui reproduit la domination sociétale et n’est pas pire. Les lesbiennes subissent une double-peine comme les femmes racisées ou les femmes handicapées. On écoute plus les lesbiennes parce qu’elles se sont agrégées au mouvement LGBT, mais les femmes handicapées auprès desquelles j’ai milité c’est une horreur, elles subissent une double-peine. Effectivement, être violée quand on est lesbienne par des hommes qui vous disent, et j’ai eu des témoignages, « je te viole comme ça tu sauras ce que c’est réellement un homme et comme ça tu changeras » est une horreur. Être violée quand on est handicapée parce qu’on ne peut pas se défendre est une horreur. Pour les femmes racisées c’est pareil. Le truc c’est de dire, quand on est une femme de peau sombre, lesbienne et handicapée c’est quatre horreurs, quoi ! Mais, nous les féministes, en général, nous cherchons l’égalité, c’est l’égalité qui est en tête.

En 2017 vous étiez candidate aux élections législatives 2017 ; quel lien peut-on faire entre féminisme et politique ?

Le féminisme c’est de la politique parce qu’il est révolutionnaire, parce qu’il veut changer la société. Mon engagement politique est très différent. L’association que j’ai l’honneur de présider est totalement apolitique, j’ai des copines qui sont dedans qui sont de droite, j’ai des copines qui sont de gauche. Mon engagement politique est venu de mon engagement féministe. Quand je me suis engagée dans le féminisme il y a un peu plus de 20 ans, j’ai fini trois ou quatre ans après par m’engager en politique, ce que je n’avais jamais fait. C’est un engagement personnel, je ne souhaite pas que ce soit mis ensemble. La plupart des féministes ne sont pas forcément engagés en politique.

Mais le féminisme doit passer par la politique ?

Oui, il y a eu une volonté politique et c’est aussi pour ça que le féminisme bouge en France, parce que nous avons un ministère des droits des femmes, même si ce n’est plus qu’un secrétariat d’Etat. Aussi parce que nous avons quelques lois concernant l’égalité salariale même si elles ne sont pas suivies. Tout cela vient d’une volonté politique, notamment de la volonté politique de François Hollande, qui en 2012 a écouté une soixantaine d’associations féministes dont la nôtre. Nous avions mis en commun nos forces pour demander aux candidats à la présidentiel un ministère. Nous les avons tous reçus un après-midi à la Cigale ; je dirais, et ça c’est aussi une prise de position politique, qu’il n’y a que les candidats et les candidates de gauche qui sont venus, aucun candidat de droite ou candidate puisqu’il y avait le FN aussi, personne de droite n’est venu mais ils s’étaient tous engagés à avoir un ministère. QuandFrançois Hollande a été élu, il n’a pas oublié la promesse qu’il avait faite aux féministes. Donc, oui, le féminisme est forcément politique. Mais pas forcément de gauche ou de droite, il est politique dans le sens de « direction de la cité ».

Le mouvement féministe est-il déchiré ?

Le mouvement féministe n’est pas plus déchiré que les mouvements politiques. Effectivement il y a deux thématiques qui sont compliquées, qui sont souvent des thématiques religieuses, qui sont notamment le voile et actuellement la GPA et la PMA. Je rajouterais la prostitution puisqu’il y a des soi-disant féministes – c’est comme ça que je le juge – qui sont pro-prostitution. L’histoire de la GPA est un vrai problème parce que c’est quand même de la location d’utérus, donc c’est du trafic d’organe. La prostitution, c’est un esclavage et le voile c’est une soumission à la domination masculine. Néanmoins, dans ces trois sujets clivants pour les féministes, il y a quand même une toute petite minorité de femmes qui choisissent. Soit de louer leur utérus par amour pour leur sœur ou par amour de l’autre, soit qui choisissent la prostitution, mais c’est quand même dans des cas hyper particuliers elles se font pas rouer de coups et en général ce n’est pas des filles de l’Est ou qui ont la peau sombre or elles, on le sait, elles sont battues, droguées, réduites en esclavage et elles n’ont plus de papiers. Et, pour le voile, il y a une toute petite minorité de filles qui choisissent réellement par choix religieux de porter le voile ; la plupart portent le voile pour pas se faire emmerder, pour être comme les copines… çace sont les sujets clivants, néanmoins nous allons toutes dans le même sens pour l’égalité entre les femmes et les hommes.

Que conseillez-vous aux jeunes désespérés qui ne savent pas quoi faire pour aider à changer les choses  ?

 Ça n’avance jamais assez vite, c’est normal, c’est la politique. Engagez-vous ! Le conseil, c’est l’engagement. Aujourd’hui on s’aperçoit que les politiques en général sont figées, sont compliquées et que les mouvements citoyens font changer les choses. Alors, oui, il faut s’engager. Il ne faut pas s’engager forcément dans le féminisme mais en général. L’engagement citoyen parait aujourd’hui être la clé pour changer notre société. Quand on a envie de la changer bien sûr.


Liens utiles : 

Les Chiennes de Garde – http://www.chiennesdegarde.com

Annuaire des associations de lutte contre les violences faites aux femmes – http://femmes.gouv.fr/le-ministere-publie-un-annuaire-des-associations-de-lutte-contre-les-violences-faites-aux-femmes/

Violences conjugales  01 40 33 80 60

 Viol – Collectif féministe contre le viol 0800 05 95 95 (appel anonyme et gratuit, d’une ligne fixe ; permanence du lundi au vendredi, de 10h à 19h)
http://www.cfcv.asso.fr/

Association contre les violences faites aux femmes au travail – 01 45 84 24 24
contact@avft.org

Commission pour l’abolition des mutilations sexuelles – (CAMS) 01 45 49 04 00

Mouvement français pour le Planning familial – 01 42 60 93 20
http://www.planning-familial.org/

Écoute Sexualité Contraception – 0800 803 803 (n° vert Nord de la France) // 0800 105 105 (n° vert Sud de la France)

Traite des femmes aux fins d’exploitation sexuelle  réseau d’accueil sécurisé pour les victimes de la traite 0825 009 907 (appel gratuit)

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